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HÄXAN Scénario & réalisation : Benjamin Christensen Interprétation Production : Svensk Filmindustri Commande de København' 96, Capitale européenne de la culture. Musique : Gérard Hourbette et Thierry Zaboïtzeff
Après un assez bref aperçu historique, sorte de prologue au film, partant de l'Antiquité, et montrant que la sorcellerie (quel que soit le nom que l'on puisse lui donner) a toujours plus ou moins fasciné certains esprits, Benjamin Christensen se limite rapidement à la haute époque où la sorcellerie se répandit sur l'Europe, soit, en gros, la fin du XIVè siècle. Véritable nomenclature de ces phénomènes considérés en ces temps comme des manifestations diaboliques, La sorcellerie à travers les âges nous montre quelques séquences particulièrement spectaculaires: Satan trompant un mari avec une femme sorcière; une vieille femme accusée de sorcellerie par la femme d'un malade, et torturée par les prêtres de l'Inquisition; le Sabbat; Satan offrant un monceau de pièces d'or à une sorcière; un couvent de religieuses, emportées par une possession collective, etc. En contrepoint Christensen décrit la cruauté, le sadisme des Inquisiteurs, les tortures qu'ils font subir aux suspects avant de les envoyer aux bûcher. Le ton du film est donné dès les premières formules : "Cette époque, où les infernaux serviteurs de Dieu se montraient encore plus odieux dans leur rôle d'injustes justiciers". Les notes d'humour (les deux vieilles jetant un sort à une maison en balançant contre la porte leurs excréments ou les ricanement du Diable) atteignent parfois une rare acuité : on se souviendra du moine, fouetté par un frère qui veut chasser de son corps et de son esprit ses mauvaises pensées et, les larmes aux yeux, demandant à celui qui le châtie : "O frère, pourquoi t'es-tu arrêté?". En conclusion de cet extraordinaire pamphlet contre l'intransigeance
religieuse et les superstitions, Christensen a recours à des explications
médicales (nous revenons au XXè siècle) concernant les prétendues
possessions, les hallucinations et autres formes d'hystérie qui
n'appartiennent, somme toute, qu'à la psychopathologie.
Inspirée très évidemment de La sorcière de Michelet, la forme
du récit de La sorcellerie à travers les âges se révèle révolutionnaire
pour l'époque. Il s'agit en quelque sorte d'un grand documentaire
sur la magie et la superstition, dont le propos n'est pas de retracer
ici l'histoire de la sorcellerie, comme on pourrait le penser
au vu du titre français, mais d'en montrer ses manifestations.
Dans ces tableaux réalistes, Christensen se montre un maître dans la manière d'intégrer des documentaires subjectifs, la plupart des séquences étant romancées à titre d'exemple. Celle du Sabbat restera une séquence chef-d'oeuvre dans l'histoire du cinéma. Va-et-vient perpétuel entre l'imagination délirante et l'objectivité "reconstituée", La sorcellerie à travers les âges prend tour à tour des allures de fiction et de documentaire. Tout se passe comme si les spectacles successifs que nous donne à voir Christensen étaient autant de rêves, dont la brutalité des coupes de montage, l'utilisation de gros plans de coupe correspondaient à des réveils brusques d'un sommeil hypnotique, à des reprises de conscience. Jouant délibérément à d'évidentes références picturales (Breughel
ou Grünewald), Christensen arrive, par l'utilisation des clairs
obscurs, à donner littéralement corps à ces grouillements monstrueux
de démons et de sorcières. On est impressionné par la densité
d'une matière qui fait renaître à la vie, par le réalisme de l'irréel,
des créatures que l'on aurait pu croire à tout jamais figées.
Ici tout est mouvement, bouillonnement, compositions savantes. Documentaire habilement romancé, poème truculent, suite d'images d'une étonnante force évocatrice, dont l'interprétation réunissait d'excellents acteurs et figurants la plupart bénévoles, La sorcellerie à travers les âges est un film unique en son genre, un modèle esthétique, et une remarquable tentative d'analyse des mystères de la sorcellerie. |